Gentiana lutea, de l’amertume à la douceur de vivre

Dédicace à ma pote Manon qui a été la première à m’en faire goûter, à ma pote Élodie avec qui je l’ai dégustée en Aveyron, et à mon frère Bertrand qui attend ma version de la liqueur avec impatience.

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Voilà déjà un moment que j’envisage d’écrire sur cette grande dame. Et il y a beaucoup à dire. Tellement, qu’elle m’échappe sans cesse. Vous allez le constater, je vais écrire en cercles concentriques, en zoomant et dé-zoomant, enivrée par le grand air de la haute montagne. Accrochez-vous et restez avec moi !

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Tout d’abord, c’est une plante majestueuse, d’autant plus qu’on la trouve surtout en haute montagne (mais pas seulement), parmi une végétation beaucoup plus rase. Elle peut faire de 50 cm à un bon mètre 50. Je vais me référer sans cesse à Fournier dans cet article, car c’est là que j’ai trouvé le plus d’informations. Celui-ci nous apprend qu’elle croît entre 300 et 2000 mètres d’altitude, venant donc corriger l’idée qu’elle se limite à la haute montagne. Gérard Ducerf, lui, de 70 ans plus jeune, nous apprend qu’on ne la trouve actuellement plus que sur les hauts plateaux, où elle participe au bon goût des fromages AOC. Autrement dit, on peut supposer qu’aujourd’hui c’est une plante un peu mythique, qui a été arrachée en excès pour les besoins de l’industrie alimentaire : elle est en effet à la base de nombreux apéritifs (et là, vos yeux s’éclairent, vous voyez enfin de quoi je parle : oui, cette liqueur dorée au goût très amer, c’est elle) Pour ceux qui n’ont pas trouvé, on peut rajouter que les vaches Aubrac la pâturent gentiment, aux alentours de Salers 😉

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Son amertume la place incontestablement dans les plantes apéritives, toniques, et digestives. Elle a peu à peu été remplacée dans ses usages par le quinquina, autre grand amer, pour faire baisser la fièvre, notamment en cas de paludisme. Et elle a été oubliée. Or, la gentiane a bien des actions intéressantes. On l’a dit, elle est apéritive : son amertume facilite la salivation et la production d’enzymes digestifs au niveau de l’estomac. Elle prépare le système digestif et ouvre l’appétit. Prise après le repas, elle va soutenir le foie et la vésicule biliaire. C’est une première raison de la voir comme tonique : celui qui a bon appétit et digère bien a plus d’énergie que celui qui digère mal. Mais au-delà, elle favorise la production de leucocytes – c’est à dire de globules blancs – agissant donc sur l’immunité. Elle va entre autres pouvoir travailler sur le terrain et remonter lentement mais sûrement des immunités basses. On fera par contre dans ce cas des fenêtres thérapeutiques (des pauses dans la prise), afin de ne pas développer d’effets secondaires tels que nausée ou malaise. On parle de terrain : elle sera particulièrement adaptée pour les personnes pâles et frileuses, sujettes aux sensations de gonflement et de rétention, c’est à dire au terrain lymphatique (Hypocrate) ou Yin(Médecine chinoise) ; en revanche elle sera contre-indiquée pour les personnes sujettes à la stase sanguine, à l’hypertension artérielle, et colériques, c’est à dire au terrain sanguin ou Yang (type Nux vomica en homéopathie). Elle permet de lutter contre les oxyures (vers de l’intestin).

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On utilise plutôt sa racine, mais les vaches, elles, mangent ses tiges, ses fleurs et ses feuilles. Les fleurs ont d’ailleurs été utilisées pour les mêmes applications que la racine. Ce type de cueillette a bien sûr un impact fort sur les populations de plantes. La gentiane est une plante pérenne, qui peut vivre jusqu’à 40 ou 60 ans. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la longévité, pour une herbacée… Si vous semez de la gentiane et que vous ne la ramassez pas, vous pourrez la léguer à vos enfants !

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Les plantes commencent à fleurir environ au bout de 7 ans, et on ne les cueille qu’à partir de là. À ce moment-là, vous imaginez bien que la racine de la plante est très volumineuse et s’étire en profondeur. Elle est plutôt acidophile, mais elle pousse aussi en terrain calcaire, souvent assez pierreux, rendant son arrachage difficile. On utilise pour cela des outils spéciaux appelés « fourche du diable ». Les récolteurs de gentiane sont appelés gençanaires, organisés en confrérie depuis 1998. Il existe même un Cercle Européen d’Etude des Gentianacées. L’intérêt économique de cette plante est fort : d’après Wikipedia, ce sont quand même 1000 à 1500 tonnes par an qui sont récoltées ! Côté industrie agro-alimentaire, on en fait de la liqueur (macération), mais aussi de l’alcool (distillation des racines après fermentation). Pour les liens il vous suffit de cliquer sur les mots en surbrillance.

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Depuis que je cultive mon potager et que je cueille des plantes sauvages, je mène une réflexion constante sur la gestion de la ressource. C’est un mouvement naturel et régulier de l’esprit pendant que l’on sème ou que l’on récolte, qui réévalue sans cesse le rapport entre ce que l’on va planter / favoriser dans le jardin (au sens large : pour le cueilleur sauvage, le monde entier est un jardin), ce que l’on va / peut récolter, ce dont on a besoin, et surtout ce qu’il faut laisser pour assurer la pérennisation de la ressource. Le paysan, comme le cueilleur, raisonne en potentiel du terrain : comment doit-on mener sa culture ou sa cueillette pour pouvoir se nourrir cette année, la suivante, et encore celle d’après ? Comme on dit chez les cueilleurs de salades sauvages, sur trois salades, on en cueille une, on en laisse une pour le collègue, et une pour la graine. On peut même diminuer les proportions, et ne ramasser qu’une plante sur cinq, et c’est encore une bonne récolte. Nul besoin de céder à l’avidité : ce que l’on ramasse doit se consommer dans un laps de temps plus ou moins rapproché, et donc, ne se capitalise pas. L’instinct de faire des provisions pour passer l’hiver est sain et naturel, mais il ne doit jamais nous faire perdre de vue qu’après cet hiver il y en aura un autre, et qu’entre temps il s’agit de pouvoir se nourrir (et se soigner) tout l’été et de faire à nouveau des provisions. Ok, ça, c’était un beau paragraphe, bien moralisateur 🙂 Où est-ce que je veux en venir ?

Je vous ai dit plus haut qu’en faisant les recherches pour l’article, je me suis aperçue que les fleurs de la gentiane avaient les mêmes propriétés que sa racine. Ducerf nous dit d’ailleurs qu’une des raisons pour la bonne santé des vaches Aubrac, c’est qu’elles pâturent les pieds de gentiane. Bon, elles vivent au grand air, et loin du stress, aussi. Avec leurs copines marmottes et ces farfelus de chamois qui les font bien rigoler. Ça aide 😉

Il ne vous a peut-être pas échappé que je suis partie faire un tour du côté des Vallées Occitanes d’Italie cet été (j’y ai des amitiés musicales et des accointances gourmandes). Pendant mon séjour entre le Col de l’Argentière et Cuneo, dans la belle vallée Stura, j’ai visité le jardin botanique de Valdieri, dont je vous reparlerai sans doute, et j’ai rencontré une herboriste / liquoriste qui prépare certaines de ses liqueurs à base de ce qu’elle appelle genzianella. D’ailleurs, il y a des bars qui portent ce nom là-bas, ce qui montre que c’est une plante connue, et communément utilisée. Au détour de la discussion, elle m’apprend qu’elle utilise les fleurs d’une gentiane bleue. Voilà de quoi piquer ma curiosité ! Quelques plongeons dans divers livres et sites internet plus tard, voilà ce que je trouve : les sites et livres français sont très rares à mentionner que l’on peut utiliser d’autres gentianes. Fournier et Ducerf en parlent, mais Fournier regroupe plusieurs gentianes à fleurs bleues sous le nom de gentiane pneumonanthe. Parmi celles-ci, il cite la gentiane acaule (Gentiana acaulis), que je trouve aussi chez Ducerf, et qui ressemble beaucoup au dessin sur la bouteille de liqueur qu’on m’a fait goûter. Comme quoi, on peut herboriser tout en se faisant du bien 😉 Sur des sites italiens, je retrouve ma gentiane acaule, parfois confondue avec la gentiane de Koch (Gentiana kochiana), et effectivement, on emploie racine et fleurs.

NB : cette herboriste / liquoriste m’a elle aussi parlé de terrain. « On travaille sur le terrain comme le paysan travaille son sol, et on peut ensuite planter ce que l’on veut. » Une vision assurément particulière du travail de praticien de santé et de celui de paysan, et qui dénote une certaine philosophie ! Une image à méditer. En effet, si on nourrit et entretien le sol, les plantes peuvent se débrouiller presque toutes seules. Si on nourrit et entretien l’organisme (corps et esprit), il peut devenir substrat de croissance pour nos projets, nos idées, nos rencontres, nos enthousiasmes, et nos réalisations.

Je retourne donc à la conclusion de mon paragraphe moralisateur : si on peut utiliser les fleurs, ce qui ne met pas en danger la survie de l’espèce lors de la cueillette, pourquoi n’est répertorié que l’usage de la racine ?

La gentiane acaule a les mêmes usages que la gentiane jaune : stimulation des défenses immunitaires, de l’appétit et de la digestion. Elle est elle aussi fébrifuge en cas de paludisme, et permet d’endiguer le parasitisme intestinal. Malheureusement je n’ai pas pu ni la voir ni la photographier lors de mon voyage, je vous propose donc un lien vers le site de Tela botanica. Le bleu de ces gentianes bleues est vraiment éclatant !

D’autres gentianes ont été utilisées : Gentiana punctata, Gentiana purpurea, et Gentiana cruciata. Il y a également Gentiana germanica, qui a changé de genre, devenant Gentianella germanica. Elle a été considérée comme sous-espèce de Gentianella amarella et inversement, et aujourd’hui on les considère comme deux espèces à part entière. Quant à Gentianella amarella, justement, on la retrouve sous la dénomination Gentiana amarella parmi les élixirs floraux du Docteur Bach : c’est un élixir qui aide les personnes découragées de manière profonde et chronique à surmonter la résignation et à reprendre de l’élan. Dans les situations difficiles et usantes qui nous portent à croire qu’il n’y a pas d’espoir, l’élixir Gentian nous aide à passer à nouveau à l’action, avec l’impulsion que tout se passera bien. Ce qui ne veut pas dire que les choses vont être faciles ni s’arranger d’elles-mêmes : c’est le passage à l’action dans un état d’esprit confiant et déterminé qui sera décisif.

Je zoome à nouveau sur la grande gentiane jaune. Jusqu’ici, on n’a pas fait de description botanique. Or il existe un risque de confusion non négligeable au moment de la récolte avec une plante très toxique jusqu’à mortelle, le vératre blanc.

La gentiane d’abord : sa tige est ronde et creuse. Ses feuilles sont larges et grandes, vert clair un peu bleuté, et sont opposées sur la tige (elles se rejoignent deux par deux à chaque nœud) et elles sont glabres. Les feuilles de la partie supérieure de la plante forment d’ailleurs à l’endroit où elles se rejoignent comme une cuvette ou un panier. À l’intérieur de ce panier, on trouve comme une offrande des glomérules (comme des pompons) de grandes fleurs jaunes, très généreuses en graines. Fournier dit qu’un pied de gentiane peut produire jusqu’à 10 000 graines !!!!! Vous les trouverez d’ailleurs en photo dans cet article (les réponses au quizz sont en bas dans les commentaires). La racine est grosse et charnue, elle peut atteindre jusqu’à un mètre de profondeur. Au séchage elle jaunit et son odeur épicée caractéristique s’accentue.

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Le vératre, quant à lui, a des feuilles alternes (une seule à chaque nœud, en alternant de côté de la tige à chaque fois) et velues dessous. Ses fleurs sont blanches et beaucoup plus petites que celles de la gentiane. Je n’ai pas vérifié au niveau de l’odeur lorsque je l’ai croisé, mais encore d’après Fournier, le vératre sent une odeur toute différente, qu’il qualifie de narcotique. Là, je pense qu’il faut aller se rendre compte par soi-même. Et bien se laver les mains après ! La racine, elle aussi, est différente dans sa forme : la racine centrale (pivot) étant beaucoup plus courte (6 à 8 cm) que celle de la gentiane, et pourvue de nombreuses racines secondaires et horizontales, fortement ridées (toujours d’après Fournier : je n’ai pas encore vérifié). Pour autant, le vératre blanc n’est pas inutile, bien qu’il soit de manipulation délicate. D’abord, c’est lui aussi une belle plante. Et en homéopathie, il donne le remède Veratrum album, que l’on ne trouvera sans ordonnance qu’à partir de 4 CH étant donné sa puissance (pas de teinture-mère sauf ordonnance). À dose pondérale, l’ingestion de vératre blanc occasionne une grande faiblesse avec sensation de froid intense, prostration et éliminations de type cholériforme (diarrhée profuse avec déshydratation et douleurs abdominales de type crampes intenses). Dans l’antiquité, on s’en servait justement pour soigner les cas désespérés de choléra (soigner le mal par le mal). Et aujourd’hui en dilution homéopathique, on le retrouve notamment pour tous les troubles gastro-intestinaux cholériformes, avec fort impact sur l’état général.

On se rappelle la phrase de Paracelse : « Tout est poison, rien n’est poison : c’est la dose qui fait le poison ».

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À ce propos : je pense que vous êtes bien sûr conscients que tout ce qui vient du végétal n’est pas sans danger. Ce n’est pas parce-que ça ne court pas et ne se défend pas que ça nous veut du bien. Les moyens de défense invisibles sont souvent les plus redoutables. Je pense à la ronce ou à l’églantier et à leurs épines bien visibles, par exemple, et au rapport de toxicité entre ces rosacées et le vératre, qui à l’air tout doux.

Autrement dit, la détermination exacte de la plante avant cueillette est obligatoire ! Il n’y a pas d’instinct universel du cueilleur qui tienne. Chaque année il y a des accidents avec des gens trop confiants et trop peu renseignés. Même si ça avait pu être comestible, on ne ramasse pas si on ne reconnaît pas pour sûr. Si malgré tout vous avez un doute, vous pouvez consulter ce site, qui parle justement de la toxicité des plantes, et en cas d’ingestion de quelque chose que vous n’auriez pas du manger vous pouvez appeler le service anti-poison le plus proche. Des numéros de téléphone à avoir sous la main.

Si vous décidez de ramasser de la gentiane, pensez que la cueillette de plantes sauvages peut être interdite (plantes protégées) ou réglementée, suivant les espèces et les départements. Vous pouvez consulter les fiches de l’Inventaire National du Patrimoine Naturel, et plus localement lire la délibération du conseil d’administration du Parc National des Cévennes.

Je termine en vous révélant que pour ma part, pour réussir à avoir la conscience en repos, j’ai probablement refait ma détermination quatre ou cinq fois 🙂 ça peut rendre un peu toqué aussi 😉

Je vous laisse, on m’attend pour l’apéritif !

Sources :

Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Paul-Victor Fournier, Omnibus, 1947. 2010.

La phytothérapie, Jean Valnet, Vigot 2001.

Secrets d’une herboriste, Marie-Antoinette Mulot, éd. Dauphin, 19e édition 2007.

Pharmacologie & matière médicale homéopathique, Demarque, Jouanny, Poitevin, Saint-Jean, CEDH, 2009. 2013.

Œuvres complètes, Dr Edward Bach, Macro Éditions, Nouvelles Pistes thérapeutiques, 2013.

Manuel complet des quintescences florales du Dr Edward Bach, Mechthild Scheffer, Le courrier du livre, Die original Bach-Blüten Therapie 1999. 2014.

Encyclopédie des plantes bio-indicatrices, tomes I, II, III, Gérard Ducerf, Promonature, 2010, 2011 et 2013.

https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-75778-synthese

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gentiane_jaune

http://www.fontanarossa.net/index.php?option=com_content&view=article&id=160:genzianella&catid=30&Itemid=147&lang=it

https://www.giardinaggio.org/erboristeria/fitoterapia/genzianella.asp

4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. cathy dit :

    Accessible,pédagogique,sensible,un de mes articles préférés dans lequel flotte un parfum d’Aigoual……

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