Prunus spinosa, la mère du bois

Cette fin d’année 2019 a été bien silencieuse de mon côté… J’ai ressenti l’envie de laisser se poser en douceur tout ce qui s’était passé pendant ces 12 mois.

Je n’ai pas eu trop de scrupules à me taire : il m’est trop difficile d’écrire lorsque l’esprit vagabonde à sa guise et que le corps réclame sommeil et grand air. Je fais comme les plantes, j’attends le moment propice, j’accompagne le mouvement.

Ce n’est pourtant pas les idées qui ont manqué. Au gré de mes balades et de mes lectures, ou des questions que l’on me pose et des recherches qui en découlent, je m’émerveille sans arrêt devant les capacités et les potentiels d’action des plantes. Vraiment surprenant !

Je me suis entichée dernièrement du prunellier, Prunus spinosa, un arbuste impénétrable dont la floraison ne devrait pas tarder à débuter sur les contreforts des Cévennes.

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Inspirée par Tangi, de Paysarbre, je voue une amitié spéciale à ces arbustes de haie fruitière que sont (entre autres) aubépine, églantier, sureau, amélanchier, et donc, prunellier. Moi qui vit à flanc de montagne, sur un terrain en bancels étroits (traversiers, restanques, terrasses etc), je commence à rêver de terrain plat et carré, à seule fin de l’agrémenter d’une belle et riche haie ! Un comble ! Des visions d’écrin de verdure et de verger-potager, voilà peut-être l’appel du printemps en ce qui me concerne. L’appel des semis et de la jeune verdure au chant des oiseaux. Encore de la douceur 🙂

Enfin, en ce qui concerne le prunellier, elle est localisée dans les fleurs, la douceur.

Lorsqu’il est tout nu, et même de loin lorsqu’il est en feuilles, on le confond quelquefois avec l’aubépine (Crategus monogyna ou C. laevigata), et pour cause : il partage avec elle un bois lisse, armé de dards assez redoutables. La différence entre un dard et une épine (rose, ronce), c’est que le dard fait partie du bois, alors que l’épine est « posée » sur la tige. La conséquence, c’est que lorsqu’on enlève un épine de la tige, on ne blesse pas la branche, alors que si on casse un dard, on cause une plaie. En revanche, le bois du prunellier est plus sombre que celui de l’aubépine. On l’appelle d’ailleurs espina negra, épine noire.

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Prunus spinosa

 

L’aubépine est appelée espina blanca, épine blanche.

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Crataegus monogyna

On va continuer cette comparaison, car on les trouve sur les même milieux écologiques, et toutes deux sont des Rosacées que l’on peut greffer.

Le prunellier fleurit très tôt dans la saison, souvent dès  début mars, voire fin février dans les coins abrités des zones méditerranéennes. Les fleurs blanches apparaissent avant les feuilles, si bien que sa silhouette sombre semble vêtue de neige. Les fleurs sont très petites, à cinq pétales libres, en proportion les étamines blanches et aux anthères jaunes semblent immenses. Il pousse souvent en colonies, progressant par drageons, et atteint au mieux 3 mètres de haut. Sa longévité est d’une quarantaine d’années. On l’appelle la mère du bois : les oiseaux y nichent volontiers, et y sèment les graines des arbres. Le prunellier, comme la ronce ou l’églantier, est un stade intermédiaire, de la friche vers la forêt.

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Les feuilles apparaissent vers mars-avril, elles sont entières, lisse, sombre.

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Les fruits sont ronds, bleu-violet, la peau est recouverte d’une pruine (comme c’est souvent le cas pour les prunes), et très astringents. On les consomme blets en petite quantité, ou on peut en faire des condiments par lactofermentation.

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Le prunellier est un bon porte-greffe pour le prunier, à condition d’être installé à un endroit où il y a un peu de terre (s’il pousse dans le rocher, laissez tomber).

L’aubépine va faire ses feuilles d’abord. Ce sont des feuilles plus fines, plus claires que celles du prunellier, et à 3 ou 5 lobes. Les boutons de fleurs apparaissent ensuite rapidement. Les fleurs sont blanc-rosé, aussi à 5 pétales libres, mais plus grandes que celles du prunellier. Le port de l’aubépine est plus élevé, les vieux individus peuvent atteindre de 4 à 10 mètres de haut. À cette hauteur, les dards ne sont plus nécessaires pour se défendre de la dent des herbivores, ils disparaissent en général. Sa longévité peut aller jusqu’à 500 ans.

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Les fruits sont des cenelles, rouge sombre, ovoïdes. Ils contiennent 1 (C. monogyna) à 2 (C. Laevigata) noyaux. La chair, bien que riche en vitamine C, est fade et farineuse. Beaucoup moins intéressante que celle des fruits de l’azerolier, son proche parent (C. azarolus) On peut les grignoter crus, et autrefois, on a utilisé la chair séchée et moulue en temps de disette.

L’aubépine est un bon porte-greffe pour le poirier.

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Si j’insiste là-dessus, c’est qu’il va être bientôt temps de récolter les greffons et de greffer 😉

Des utilisations textiles et artisanales

Les fruits et l’écorce ont été utilisés pour teindre les tissus. Les fruits ou l’écorce avec du sulfate de fer donnent du noir, l’écorce seule teint la laine en rouge. Les feuilles sont si astringentes qu’elles ont servi à tanner les peaux.

Côté phytothérapie, que faire du prunellier ?

Traditionnellement, l’écorce, les feuilles, les fleurs et les fruits ont été utilisés, bien que, comme souvent, certaines parties soient tombées désuétude. En fait, seuls les fleurs et les fruits ont été d’un emploi courant, selon Fournier.

Si vous avez déjà croqué une prunelle, vous savez à quel point elles sont astringentes, ce qui place ses propriétés du côté des plantes antidiarrhéiques. Ils semblent avoir une action alcalinisante sur l’organisme.

Astringente, l’écorce l’est aussi, ce n’est pas une surprise. L’écorce des racines était en plus réputée fébrifuge.

Des feuilles fermentées, on faisait un « thé » dépuratif, utilisé comme antiasthmatique et antidiabétique.

En revanche, l’action des fleurs, inclues dans la pharmacopée suisse et dont l’action est reconnue par la Commission E allemande, est diurétique et légèrement laxative. Fournier cite à ce sujet Kneipp :

« Les fleurs [de prunellier] devraient se trouver en première ligne dans chaque pharmacie familiale, car c’est le plus éprouvé et le plus inoffensif des laxatifs, en même temps qu’un bon moyen de purifier et de fortifier l’estomac. »

Des recherches in vitro

Le Dr Stefania Meschini a réalisé en 2015 une étude expérimentale sur l’action de l’extrait de prunelles en association avec des alicaments sur les cellules cancéreuses. Les résultats de cette étude étaient positifs, mais les recherches n’ont pas été poursuivies. C’est la richesse en quercétine et en anti-oxydants des prunelles qui expliquerait leur efficacité.

La recherche continue, mais côté gemmothérapie

La gemmothérapie est une discipline récente de la phytothérapie, qui s’intéresse en particulier aux arbres et arbustes européens (pour l’instant). Le prunellier est un nouveau venu parmi les autres plantes préparées en macérat glycériné. Il est étudié depuis une trentaine d’années.

Les bourgeons sont riches en minéraux.

De manière générale, le MG de bourgeon de prunellier va agir comme tonique, adaptogène et antioxydant. Il semble avoir une action complexe, touchant à différentes sphères : métabolisme général (stimulant et détoxinant, renforce la barrière intestinale), immunité (abrège la convalescence et soutient l’immunité en cas de pollutions diverses ou de stress, de changement de saison, combat la prolifération de cellules anormales).

Au niveau du système cardiaque, le prunellier est un antispasmodique comparable à l’aubépine (tiens, la revoilà), et utilisable en complément. C’est en outre un diurétique, ce qui sera intéressant en cas d’œdèmes liés à un problème cardiaque.

L’action antispasmodique se retrouve également au niveau des yeux, qu’ils s’agisse de spasmes des paupières ou d’hypertension oculaire. Le bourgeon de prunellier agit aussi sur un début de cataracte.

Arbre comestible

Je disais plus haut que le prunellier est un bon porte-greffe pour les pruniers. Mais on peut avant toute chose l’utiliser pour lui-même.

Bien qu’astringentes lorsqu’elles sont crues, les prunelles font partie des fruits qui doivent blettir pour être consommés. On peut les préparer comme condiment, par lactofermentation, on peut aussi les mettre à macérer dans de l’eau de vie, et en faire une liqueur (slow-gin en Angleterre,ou pacharan au Pays Basque) ou un vin. On pourrait encore imaginer un chutney ou une sauce épicée.

Les jeunes pousses peuvent elles aussi être préparées comme vin doux. Celui-ci aura un très net parfum d’amande amère. Délicieux !

Sources

Précis de Gemmothérapie. Fondements scientifiques de la Méristémothérapie, Docteur Fernando Piterà di Clima et Professeur Marcello Nicoletti, Amyris 2018. Gemmoterapia – II EDIZIONE Fondamenti scientifici della moderna Meristemoterapia, Nuova Ipsa

En savoir plus sur l’étude menée par le Dr Stefania Meschini ici

Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Paul-Victor Fournier, Omnibus, 1947. 2010.

Prunus spinosa sur Wikiphyto ici

Le livre des arbres, arbustes et arbrisseaux, Pierre Lieutaghi, Robert Morel, 1969. Actes Sud, 2004.

Les arbres nourriciers et médicinaux, Karin Greiner, Ulmer, 2019. Bäume in Küche und Heilkunde, AT Verlag, 2017.

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